Suite à mon dernier article dans lequel j’évoquais le serment d’une sage-femme, Jeanne GRIMAULT, ayant suivi les cours d’accouchement dispensés par Mme du Coudray durant l’année 1778 à Angers, une lectrice m’a fait part d’une autre sage-femme, ayant également suivi les mêmes cours, et ayant prêté serment le même jour que Jeanne ! Deux sages-femmes qui prêtent serment le même jour, voilà qui a fortement piqué ma curiosité ! J’ai aussitôt consulté – merci internet – tous les registres des AD49 pour l’année 1778 (tous ceux en ligne du moins). J’ai découvert non seulement trois autres serments de sages-femmes qui furent également des élèves de Madame du Coudray, mais aussi des informations qui éclairent les circonstances grâce auxquelles ces femmes eurent la possibilité de suivre ces cours d’accouchement ; l’une de ces archives, en effet, contient des détails qui m’ont permis de répondre à un grand nombre de mes interrogations.
Dans mon article précédent, je vous ai présenté Jeanne GRIMAULT, une femme au destin exceptionnel : née de père et de mère inconnus, elle fut trouvée exposée, le lendemain même de sa naissance, dans la cour du château du Plessis-Bourré. Ayant malgré tout appris, Dieu sait comment, à lire et écrire, elle épouse, à presque 30 ans, un perruquier originaire de Baugé avec lequel elle eut plusieurs enfants qui, malheureusement, semblent presque tous morts très jeunes. C’est alors qu’elle suit à Angers des cours d’accouchement dispensés par Mme Du COUDRAY, maîtresse sage-femme, habilitée par le roi à enseigner son savoir. Elle obtient un certificat qui l’autorise à exercer la profession de sage-femme et prête serment le 23 aout 1778 à Jarzé.
Pour mémoire, voici l’acte qui relate son serment, suivi de sa transcription :

Le vingt et trois août mil sept cent soixante dix huit nous curé sousigné avons publiquement reçu et approuvé pour sage-femme la nommée Jeanne GRIMEAU, épouse de François MAUGARS perruquier en ce bourg et ce après avoir fait prêter le serment prescrit dans le rituel de ce diocèse page [blanc] et ce encore d’après les leçons que la ditte dame MAUGARS a prise dans la ville d’Angers de l’art des accouchemens à l’école de Madame Du COUDRAI, maîtresse sage-femme constituée et pensionnée par roi, a cet effet, ainsi qu’il appert par le certificat de capacité qui lui a été délivré en datte du quinze août mil-sept-cent-soixante-dix-huit signé Du COUDRAI, lequel certificat lui a merité de jouïr de certains privileges énoncés dans l’instruction de Monseigneur l’intendant de Tours du 20 juillet 1777 à nous adressée, privileges confirmés par un brevet special du dict Seigneur intendant signé Du CLUZEL, ont signés avec nous, Fleury, curé de Jarzé.
Le même jour de la même année, à quelques cent kilomètres de là, au Fief-Sauvin très précisément, une autre sage-femme, ayant elle aussi suivi les cours de Mme du Coudray, prête serment[1]. Voici l’acte tel qu’il apparaît dans les registres de cette paroisse :

Réception de la veuve RAGNEAU pour sage-femme de cette paroisse. Le vingt troisième jour d’aoust à l’issue de notre messe paroissialle Françoise AUBRON veuve RAGNEAU s’est présenté devant nous, et l’avons reçue pour sage-femme en cette paroisse, après qu’elle nous a présenté des lettres de reception en cette qualité de Monseigneur l’intendant de la Généralité de Tours, ce en conséquence d’un certificat que luy a délivré Madame Du COUDRAY, maîtresse sage femme à Paris et brevettée du roy, par lequel elle déclaré et sertifie que la ditte veuve RAGNEAU auroit profité de ses leçons dans l’art d’accoucher les femmes et auroit été trouvée capable d’executer cet art ; elle a paru devant le grand autel et prêté serment sur le St Evangile devant nous, qu’elle exerceroit cet art avec toute l’exactitude et qu’elle se comporteroit avec toute la prudence et sagesse, en présence des soussignés.
Une troisième femme prête serment au mois d’août 1778 après avoir suivi, elle aussi, les cours de Mme Du Coudray. Son brevet de sage-femme lui est délivré, tout comme précédemment, par un certain « Intendant », celui-là même qui semble avoir accordé à Jeanne GRIMEAU certains privilèges… Il s’agit de Perrine PERROTIN, épouse de Jean JURET, qui prête serment le 19 août 1778, à Saint-Germain-des-Prés.

Le mercredi dixneufième jour du mois d’aoust mil sept cent soixante dix huit, nous curé soussigné, avons fait prêter serment à Perrrine PERROTIN, épouse de Jean JURET, à l’effet d’exercer les fonctions de sage femme, ayant receu les leçons de Mme du COUDRAY brevetée du Roi, et envoyée par son autorité dans tout le roaume pour enseigner l’art des accouchements, laquelle PERROTIN, sur l’attestation de ladite dame, a reçu brevet de Monseigneur l’Intendant, pour être sage femme en cette paroisse.
La quatrième élève de Madame de Coudray que j’ai trouvée a prêté serment à Corzé, cette fois ce n’est pas au mois d’août mais à la fin de l’année. Il s’agit de Charlotte Marguerite LEMEUNIER, épouse de Joseph Honorat LECOQ, maître chirurgien.

Le onzieme jour de decembre mil sept cent soixante dix huit sous les tesmoignages que nous a presenté Charlote Marguerite LE MEUNIER, épouse de Joseph Honorat LE COQ, maître chirrurgien comme ayant fait deux cours sous Madame Le BOURSIER Du COUDRAY par les quels tesmoignages il appert que ladite LECOQ est en etat d’exercer la fonction de maîtresse accoucheuse, en vertu des quels nous avons fait prester serment pour exercer la dite fonction dans toute l’etendue de notre paroisse.
Et pour terminer, voici une archive extraordinaire : elle contient non seulement le serment d’une sage-femme, élève de Mme de Coudray en 1778, mais aussi des explications quant à l’origine de ces cours et des détails sur leur organisation. Je laisse la parole au curé de Candé qui nous parle de Jeanne SEJOURNÉ et des cours d’accouchement de Mme du Coudray à Angers.

Cette même année au mois de juin, par ordre de Monseigneur l’intendant de la Généralité de Tours, la paroisse de Candé a envoié Jeanne SEJOURNÉ femme de Jean GAVALAN meunier à Angers pour faire un cours de deux mois à Angers sous Madame du Coudrai, maitresse sage femme à Paris et brevetée du roi, à l’effet de tenir des cours d’instruction publiques, pour enseigner l’art des accouchemens dans la généralité de Tours. Sur le bon temoignage que ladite dame du COUDRAI a rendu de la dite Jeanne SEJOURNÉ, Mr l’intendant l’a exemptée, elle et son mari de l’exempt personnelle de la corvée.
Et voilà, tout s’explique ! Ce mystérieux intendant de Tours – sorte de préfet d’autrefois – est en réalité celui qui a organisé, obéissant en cela aux ordres du roi, les cours d’accouchement de Madame Du Coudray à Angers. Il a demandé à chaque paroisse dépendant de sa « Généralité » d’y envoyer une femme afin qu’elle y suive les enseignements de la sage-femme. Les cours ont débuté en juin 1778 et ont duré deux mois, c’est pourquoi la plupart des femme prêtent-elles serment en août. De plus, pour les écompenser et les dédommager, l’intendant leur accorde certains privilèges, tels que l’exemption du paiment de la corvée.
L’intendant de la Généralité de Tours, en 1178, était François-Pierre DU CLUZEL. (Il est d’ailleurs cité dans le serment de Jeanne GRIMAULT.)

Selon Wikipedia, en dehors des travaux dans la ville de Tours, François Pierre du Cluzel s’est intéressé au sort des paysans. Il a tenté une réforme de la corvée royale pour l’entretien des grands chemins. Pendant les crises de 1770 et 1775 qui voient le prix du blé augmenter fortement, il fait acheter du blé à l’étranger pour le vendre à un prix inférieur au marché, mais cela n’a pas suffit à éviter les troubles dans les marchés ou les ports. Il a lutté contre le vagabondage et la mendicité et a créé des ateliers de charité pour donner du travail aux plus pauvres. Il a mis en place des cours d’accouchement pour former les sages-femmes dans les campagnes et pendant les périodes d’épidémie, il y a envoyé des médecins d’épidémie.
L’inventaire sommaire de la série C (administrations provinciales) des archives civiles antérieures à 1790 de l’Indre-et-Loire, établi par Charles Loizeau de Grandmaison en 1878, nous apprend que rien n’était laissé au hasard. En voici pour preuve quelques exemples. Il existe, en particulier, une liste des élèves de Madame Du Coudray !

Un très bel article, très complet et très documenté, concernant les élèves de Mme Du Coudray dans les Mauges peut être consulté ici. (Malheureusement je n’ai pas trouvé trace dans les archives de la sage-femme d’Andrezé qui y est évoqué..)
Carte des élèves sages-femmes de Mme du Coudray ayant prêté serment en Anjou en 1778.
[1] Merci infiniment à Régine Clémot de m’avoir signalé cette archive.
