Toujours dans le cadre du #geneatheme d’avril, je tenais à partager avec vous ce serment de sage-femme, trouvé sur les registres de Jarzé et datant du 23 août 1778 ; serment déjà très intéressant en lui-même puisqu’il est la preuve vivante que des cours tenus par Madame de Coudray – Maîtresse sage-femme, première femme à avoir enseigné l’« art des accouchements » – eurent lieu à Angers cette année-là et qu’elle forma ainsi plusieurs sages-femmes en Anjou.
Je voulus en savoir un peu plus sur Jeanne GRIMAULT et je ne fus pas déçue : j’allai de surprise en surprise. Derrière cette sage-femme nouvellement diplômée se cachait une femme au destin non moins exceptionnel… Je vous laisse en juger par vous-mëme…

Le vingt et trois août mil sept cent soixante dix huit nous curé sousigné avons publiquement reçu et approuvé pour sage-femme la nommée Jeanne GRIMEAU, épouse de François MAUGARS perruquier en ce bourg et ce après avoir fait prêter le serment prescrit dans le rituel de ce diocèse page [blanc] et ce encore d’après les leçons que la ditte dame MAUGARS a prise dans la ville d’Angers de l’art des accouchemens à l’école de Madame Du COUDRAI, maîtresse sage-femme constituée et pensionnée par roi, a cet effet, ainsi qu’il appert par le certificat de capacité qui lui a été délivré en datte du quinze août mil-sept-cent-soixante-dix-huit signé Du COUDRAI, lequel certificat lui a merité de jouïr de certains privileges énoncés dans l’instruction de Monseigneur l’intendant de Tours du 20 juillet 1777 à nous adressée, privileges confirmés par un brevet special du dict Seigneur intendant signé Du CLUZEL, ont signés avec nous, Fleury, curé de Jarzé.
Quelle genre de femme suivait les cours de Mme de Coudray ? Que peut-on savoir de plus sur Jeanne GRIMEAU ? Son mariage avec François MAUGARS date d’un peu plus d’une dizaine d’années. Il eut lieu à Baugé le 23 avril 1765.

Cet acte nous apprend plusieurs choses, tout d’abord que Jeanne GRIMAULT est une enfant illégitime, née de père et de mère inconnus, mais aussi qu’elle sait écrire, en effent, elle a signé de son nom au bas de l’acte. Elle a donc reçu une certaine instruction. Néanmoins, rien n’indique explicitement qui a pris soin d’elle et quelles sont les personnes qui l’ont receuillie et élevée. Outre la présence des parents de François MAUGARS, tels que son beau-frère, Jacques HUGERON, son cousin et sa cousine germaine, Pierre COTTEREAU et Perrine COTTEREAU, on note la présence de certains noms comme celle de René TOURAULT charpentier, Louis VILLAIN tailleur de Pierre, Elisabeth TOURAULT et Jeanne GEORGE. Qui sont-ils ? Ont-il un lien avec Jeanne GRIMAULT ?
Qui est cette femme, qui bien qu’orpheline, sait lire et écrire et épouse un homme très honorable ayant vraisemblablement une situation privilégiée ?
Elle met au monde plusieurs enfants : Pierre René, en 1766, Joseph, l’année suivante, des jumeaux, ,Jeanne et Alexandre, en 1769, Louis en 1771 et Jacques en 1773. La petite Jeanne meurt en 1771, Joseph, en 1773. Je n’ai rerouvé le mariage que d’un seul de ses enfants, Louis, marié en 1797 à Françoise LULÉ. Ses autres enfants sont-ils également décédés très tôt ? Est-ce l’une des raisons qui l’aurait décidé à devenir sage-femme ?
Devenue veuve en 1791, elle vit encore de longues années et meurt, âgée de 79 ans, le 15 décembre 1815 à Jarzé. Son acte de décès nous en apprend un peu plus sur ses origines.

L’an mil huit cent quinze, le 16ème décembre par devant nous maire de la commune de Jarzé soussigné, ont comparu Jacques HUGERON, propriétaire, âgé de cinquante ans, et Jean Henri DAMBROISSE, tonnelier, âgé de trente neuf ans, neveu et petit neveu de la défunte ci-après dénommée, domiciliés commune de Jarzé, lesquels nous ont déclaré que Donatienne, trouvée exposée le vingt quatre mai mil sept cent trente six, en la commune de Bourg réunie à celle de Soulaire en ce département, ayant porté dans tout le cours de sa vie le nom de Jeanne GRIMAULT, veuve de François MAUGARD, profession de sage-femme, est décédée d’hier, à trois heures du soir, en son domicile au bourg de Jarzé, et après lecture du présent acte de décès, les déclarants ont signé.
Jeanne était donc une enfant exposée que l’on avait appelée tout d’abord Donatienne. J’ai retrouvé son acte de baptême dans les registres de Bourg.

Le vingt quatre may mil sept cent trante six a été baptizée par nous sousigné, une fille qui paraist née du jour d’hier, qui a été nommée Donatienne, qui a été exposée dans la basse dour du Plessis Bourré, ont été parain Joseph EVROU jardinier du Plessis Bourré et marraine damoiselle Agathe BONTENS soussignée aussi demeurante audit chateau. Le parrain a declaré ne scavoir signer et ce en présence de François COQUEROY secretain aussi sousigné.
Donc voilà une petite fille trouvée dans la cour d’un château magnifique. Était-elle dans un panier, comme semble l’indiquer le nom que l’on lui donne dans la marge : « Donatienne du pannier » ? A moins que cela ne signifie tout-à-fait autre chose… Son parrain est le jardinier du château, sa marraine une demoiselle, Agathe BONTEMPS, qui demeure au château également. Est-ce cette dernière qui élèvera la petite fille et lui apprendra à écrire ?
Entre sa naissance et son mariage, soit pendant vingt neuf ans, je n’ai aucune idée de ce qu’est devenue Donatienne. Comment est-elle finalement devenue Jeanne GRIMAULT ? Pourquoi a-t-elle choisi ce nom ? Est-ce d’ailleurs elle qui l’a choisi ? Je l’imagine grandir au château, jouer dans les jardins et dans les cuisines… J’imagine qu’on lui apprit à écrire et qu’elle reçut une certaine instruction, ce qui lui permit ainsi d’épouser plus tard un homme honorable… Je l’imagine aussi assister à de nombreux accouchements, et, malheureusement, à de nombreux décès de nouveaux-nés et de parturientes. Je l’imagine se révolter et se jurer d’aider un jour les femmes à accoucher… J’imagine tant de choses… j’espère que mon enquête ne fait que commencer…

Notes
Pour en savoir davantage sur Angélique du Coudray.
Angélique du Coudray est née en 1712 à Clermont-Ferrand et morte en 1794 à Bordeaux. Elle est la première sage-femme à enseigner l’« art des accouchements » en public. Elle a appris son métier à la seule école de sage-femmes qui existait alors, celle de l’Hôtel-Dieu de Paris et est devenue sage-femme jurée en 1740.
Revenue en Auvergne, elle commence à donner des cours d’accouchements et, afin de rendre son enseignement plus efficace, elle invente une « machine », sorte de mannequin qui reproduit en grandeur nature le bassin d’une femme en couches. Cette Machine est approuvée par l’Académie de chirurgie et le roi Louis XV l’autorise à donner des cours dans tous le royaume et à dispenser des brevets d’exercice aux sages-femmes qu’elle forme. A partir de 1768, le roi lui accorde une pension annuelle de 8000 livres et elle sillonne la France, enseignant notamment à Caen, Rennes, Rouen, Bordeaux, Angers et Le Mans.
Elle a également écrit un « Abrégé de l’art des accouchements« , publié pour la première fois en 1759.
- Angélique du COUDRAY (Wikipedia)
- Mannequin pédagogique d’accouchement (Museum d’Histoire Naturelle)
- Comment Angélique du COUDRAY et ses mannequins ont réduit la mortalité infiantile. ( Radiofrance)
- La Sage-femme du Roi – Angélique Du COUDRAY. BD par Adeline LAFFITE et Hervé DUPHOT. ( Lire un extrait)

