Cette année j’ai décidé de publier, chaque premier de chaque mois, des textes parus il y a de nombreuses années dans de vieilles revues et un peu oubliés… Des textes angevins bien-sûr ! Vous trouverez à la fin quelques notes sur l’auteur.
Henry Cormeau (1866-1929)
Tantine Manette
in
L’Anjou illustré, Janvier-Avril 1912.
La porte lochait à la bourrasque, – à la bourrasque des mauvaises saisons qui meugle comme la horde de toutes les méchantes bêtes échappées, et qui fait buter les vieux bonnes gens du front contre la glèbe de l’enterrement.
Sur ma sellette, au coin des tisons qui floconnaient en cendres dans le fond de la grande cheminée, je me sentais effaré d’angoisse, au rêve du Croquemitaine redoutable et grinçant qui devait être embusqué, sous les contrevents éclairés de fentes, aux abords des demeures où il y avait des enfants dissipés. – Alors, secouant dans un frisson mes scrupules de peur, au milieu de l’entretien mi-somnolent de la famille, je grossis ma voix de moutard, ma voix de cinq ans, et je commandai pour de bon :
– Allons ! tantine Manette, faut nous conter un conte !
Elle en tressauta, la pauvre tantine : et le fil se rompit sous son doigt, entre la quenouille et le fuseau.
– Ah ! s’exclama-t-elle, en roulant le mot à la mode de chez nous, – ah ! répéta-t-elle, le sapré ch’ti’ dougre, il m’en a fait mordre la langue !
Cependant elle souriait, de son sourire ébaubi, la chère vieillarde bonne comme du gâteau (disions-nous à l’époque)… et elle reprenait de plus belle à virer la thie et à tirer les brins de linon soyeux, sous le ruban en ramages qui en enroulait la poupée autour de la fourche de néflier roui. – Ses coups d’œil résignés et câlins promenaient, comme des reflets, sur ma mère, probe ménagère, assise à son côté et tricotant avec assiduité, sur nous deux, mon mère qui lui tournait le dos et moi qui l’avais quasi en face, sur mes deux grand’mères, ses contemporaines, taciturnes devant l’âtre, et sur les personnages d’images toujours debout dans les cadres enfumés le long des murs, – comme pour se demander si elle agréerait à tant de monde à la fois.
– Bah ! contentez donc votre poupon, encouragea mon père en bâillant à la venue du sommeil.
C’est vrai, j’étais l’enfant gâté de tante Manette ; et peut-être pour cela (ou pour le plaisir d’ouvrir sa bouche à sa langue), elle ne se fit pas prier.
– Au nom du père, et de la mère, et de l’enfant, tout ce que je prends, je le fourre là-dedans :
Et après s’être signée monumentalement, en franche bobotte qu’elle était devenue au temps de coiffer sainte Catherine, elle montrait de l’index ses lèvres écarquillées dans un rire mutin, ce rire des petites filles qui sont taquines et qui voudraient jouer, ce rire qui, de son âme restée naïve, montait comme lorsqu’elle apprenait les légendes, et qui n’avait jamais changé.
Elle avait une bien vilaine bouche, pauvre tante Manette, une bien vilaine bouche où les dents faisaient des grimaces ; mais ça ne l’empêchait pas de l’ouvrir souventes fois, car je crois me souvenir, décidément qu’elle était berdasse, diantrement berdasse, berdasse, berdasseras-tu !

– C’était une fois … entama-t-elle par habitude.
Puis elle se ravisa :
– Voilà que commence par me fiche dedans… C’est qu’il y a du temps, il faut que je vous dise, et l’éternelle n’était pas encore plantée dans les jardins. A présent vous allez voir.
Et là, tantine répéta : « c’était une fois… » par quoi tous les conteurs de chez nous et de plus loin, enrayent leurs récités, aux veillées.
Hélas ! les histoires de tante Manette ne se rabâchent plus par le temps de la neige, à l’heure où les mères-grand allument des feux de menu bois pour réchauffer les petons des marmailles avant de les porter au dodo. Elles sont oubliées, les historiettes de tante Manette, de ma tante Manette à moi et de toutes les tante-Manette de chez nous ; et j’ai fait bêtement comme tout le monde, je ne sais plus les retrouver parmi les souvenirs capricieux de ce cher temps-là.
Je crois me rappeler, pourtant, que… c’était une fois, un falli petit prince et une charmante petite princesse, des enfants de roi… puis qu’ils s’étaient en allés ensemble, en se tenant par la main, rien que pour voir, – pour voir, toute la féminité de Manette s’abandonnait là. – dans une certaine forêt d’Ardenne comme celle qu’il y a dans Shakespeare et tout aussi bien comme il s’en trouve encore, avec le même nom, au pays d’Anjou ; puis qu’ils s’étaient perdus, puis retrouvés ; et puis que la princesse avait découvert, dans les herbes folles qui s’échevellent par les halliers et par les combes, sous le couvert des bois profonds, un pauvre petit brin d’éternelle, de cette éternelle qui sort de terre toute poudrerizée et blanche, toute blanche, la tige blanche, les feuilles blanches, les fleurs blanches, comme s’il y avait des herbes vouées au blanc, comme si elle était montée rin qu’en argent.
Alors le falli petit gars se mit à faire le méchant comme un prince ; il demanda, puis voulut, puis exigea le tribut de la plante couleur de vierge. « Tu ne veux pas, une ; tu ne veux pas, deux ; tu ne veux pas, trois ». A ce passage, il égorgeait la mignonne soeurette, je ne sais plus comment, d’un coup très cruel, comme les tyrans ; et la petite jolie morte demeurait là, sous la chute des feuilles, perdue – toute seule – dans l’immense forêt. Je ne sais plus comment aussi, le « vilain-tout-laid » arrivait au douet, où des lavandières badrassaient en berdassant… Il y avait, en outre, un sifflet d’argent que la main ensanglantée avait trouvé et qui, passant de bouche et bouche, se mettait aussitôt à chanter, dans un langage d’outre-monde, et sur un air ressemblant à celui du Bon Roi Dagobert :
Sifflez, Mesdames, sifflez,
C’est mon frèr’ qui m’a tuée
Dans la forêt d’Ardenne
Pour un brin d’éternelle.
Ici, presque à la fin de la légende, j’aurai le remords de ne plus rien me ramentevoir, – rien, rien du tout, hormis les lamentations, les demi-larmes et les conseils, la morale, si vous voulez, de ma pauvre vieille tantine Manette qui narrait si simplement les naïves traditions de notre pays.
Tantine Manette, c’était ce que voici : une petite figure ratatinée, parcheminée, enfouie toute dans l’ampleur d’une coiffe blanche mauge, une onction vieillotte, des lèvres qui marmottaient toujours pour elle ou pour les autres, un bout de nez pointu avec une roupie et des nids d’hirondelle, des yeux d’un vert à revenir sur le gris, si bistournés que l’in suivait constamment son gros fil bis, et que l’autre ne discontinuait jamais du grand jamais d’inspecter autour d’elle ; un corps fluet, presque gringalet, tremblotant de ses jambes grêles à son cou d’oiseau, jaune de rides enserré dans une robe d’indienne grise d’où s’échappaient une paire de « feutres » par en bas, et, de chaque côté, dix doigts osseux au bout de deux bras maigres.
Toute la vie, je me complais à l’évoquer telle que je l’avais là, devant moi : les deux pieds sur sa marmotte en terre cuite, filant et gesticulant de toutes ses mains, crachotant et jabotant de toute sa langue en procession parmi ses dernières dents, et trouvant encore moyen de humer une prise entre les coups, riant ou pleurant selon les émotions que lui boutait en remembrance le rappel de son passé : – car il ne lui était pas tombé un cheveu, pas poussé un brin de barbe, qu’elle ne s’en remît le souvenir.
Pauvre vieille fille de Manette, si pâle et maigrichonne, avec son air de chez nous ! Le fossoyeur l’a couchée dans la terre du pays, tout petit cadavre, comme un bon chien mort. Ce fut au commencement des feuilles qui tombent : elle paraissait, ayant souffert sa vie durant, très résignée à la séparation d’avec « les ceux » qui restaient.
Des fois, aux veillées, dans notre maison d’où beaucoup ont été sortis depuis, « les ceux » qui restent rappellent de quelle manière, avec ses contes et son riant babil, elle nous allégeait le silence mortuaire des soirées, tout pendant la mauvaise saison. Mais rien, jamais, ne remet en scène les angoisses imaginaires du passé comme la légende de cette princesselette mièvre et souffreteuse qu’en me berçant bien des fois elle évoqua, gisant, parmi son suaire de cheveux blonds, sur la mousse humide du mitan des bois, entre les halliers centenaires où le vent fatal sanglote dans les feuillardes, – le conte de cette frêle chercheuse d’Idéal, que la Force brutale a meurtrie comme elle meurtrissait déjà, il y a bien longtemps, dans la forêt d’Ardenne, pour un petit brin d’éternelle…
Henry Cormeau.
L’auteur

Henry CORMEAU est né le 21 janvier 1866 à Beaupréau dans le Maine-et-Loire, de Henri CORMEAU et de Euphémie Marie LASNE. [Il serait l’un de mes cousins fort éloignés, par Jacques MORINIERE, ancêtre à la 13ème Génération, mais cela reste à vérifier.]
Devenu, entre autres, romancier et poète, il publie en 1909, Terroirs Mauges, sous-titré par la suite, Miettes d’une vie Provinciale. (Qui, sur le site de la Fnac, est devenu, Miettes d’une vie Provençale… !).
Son autre ouvrage très connu est celui consacré à la phonétique du bas-Anjou, L’Accent de chez Nous, paru en 1922.
Henry CORMEAU meurt le 5 août 1929 à Seiches-sur-le-Loir. Mon arrière-grand-père, Pierre DELAVIGNE (1874-1839), avait alors 55 ans et demeurait à quelques kilomètres de là, à Villevêque. Ont-ils eu l’occasion de se rencontrer quelque part ? …
Quelques liens
Bibliographie
- Le Temps d’amour, poésies et impressions (1883-1888), P. Sevin (Paris), 1889.
- Humanités : l’Imagerie aux chimères, impr. H. Cormeau, 1906.
- Terroirs Mauges, impr. H. Cormeau, 1909 (réédité en 2000 par Cheminements).
- Terroirs mauges : miettes d’une vie provinciale, G. Crès (Paris), 1912 (comprend Tome premier, Le glossaire, et Tome deuxième, La tradition). Extraits dans L’Anjou Illustré, 1912, pages 154 et suivantes, numérisé par Gallica.
- Les lundis de la campagnarde : poésie, Henri Douillard graveur, Léon Vanier (Paris), 19.. ;
- 15 vieilles chansons Angevines, extraites des Terroirs Mauges 1re série, musique imprimée d’Henry Cormeau, transcrites avec accompagnement de piano par Arthur Metzner, G. Paré (Angers), 1913 ;
- Le Mal joli, G. Crès (Paris), 1920 ;
- L’Accent de chez nous : essai d’une phonétique du Bas-Anjou, Éd. G. Crès (Paris), 1922 (Lire en ligne sur Wiki-Anjou).
- Histoires de Margot-la-Bossue, impr. H. Cormeau (Seiches), 1925.
- Mauges d’automne, impr. H. Cormeau (Seiches-sur-le-Loir), 1925.
- La boîte aux papillons : chronique d’un deuil (1925 et 26), Charles Tranchand illustrateur, Collection La Primevère, Éd. provinciales (Bordeaux Paris), 1927.
Trouvés sur Gallica
Rigolets Chauds, in Le Penseur, Janvier 1910, pages 9 et suivantes. (Lire en ligne)
Ouvrages sur Henry CCORMEAU
- Jacques BOISLEVE et Gilles LEROY, Henry Cormeau, les mots et les Mauges, Collection « les éditions d’ici ». 95 pages, par




Merci Françoise pour ce texte si poétique d’Henry Cormeau ,que je découvre et dont je suis ,comme vous, « la payse. »
Très bonne année à vous et vos lecteurs.
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Merci M@g ! Tous mes vœux de bonheur pour cette nouvelle année 2021 !
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« Falli », « bobotte », « berdasse »…. combien de fois ai-je entendu mon père, bellopratin de naissance, prononcer ces mots. Merci à vous. Tous mes voeux pour cette année nouvelle.
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Bonne année Françoise !
Merci d’enchanter ce jour avec cette belle page !
Et je retrouve des mots d’enfance « le lochet de la porte » : oui, certaines portes étaient avec un lochet.
Qui saurait nous dire où se trouve la forêt d’Ardenne en Anjou ?
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Très bonne année ! Et transmets tous mes vœux de bonheur à ma très chère tante Rose et à toute la famille bien-sûr !
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juste une coquille faite par le correcteur automatique (la même coquille que pour le site de la FNAC), juste sous la photo de Henri Cormeau, où tu cites son livre Terroirs Mauges, Miettes d’une vie provinciale (et non provençale)…
Sapré failli bougre de correcteur automatique !!!
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Ah oui, c’est embêtant ! Bon c’est corrigé…
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Cet auteur d’Anjou m’était tout à fait inconnu ! Mais en ce qui concerne la forêt d’Ardenne, Célestin Port indique trois endroits portant ce nom d’Ardenne : Gesté fbg de Montreuil-Bellay ; Cne de Gesté (proche de Montrevault ?) et Corzé.
Alors en attendant de situer ce lieu définitivement s’il existe encore, je vous présente mes voeux pour 2021 mais cette année j’ai fait l’impasse sur l’année… je garde seulement la bonne santé…. en souhaitant bientôt le vaccin dans mon ehpad. Ce ne sera pas simple mais c’est la seul moyen dans la patrie de Pasteur de protéger nos santés (j’ai 82 ans) et celles des autres, surtout de retrouver notre liberté. Je viens « volontairement » d’après les « ordres gouvernementaux » de me confiner 7 jours après avoir déjeuné le jour de Noël avec un de mes 2 fils médecins et avec mes deux grands petits-enfants ; un (4ème) test au bout du 6ème jour hier matin dont résultat négatif hier soir… à 21 heures et on n’a toujours pas le droit de sortir de la résidence et donc en ville….
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Merci pour ce commentaire et tous ceux laissés sur ce blog, toujours enrichissants.
J’espère sincèrement que tout va s’améliorer très vite et que nous allons retrouver notre liberté, même si, pour ma part, je n’ai pas très envie d’échanger celle-ci contre un vaccin ! J’espère de tout coeur que ce dernier marchera et qu’il n’y aura pas de mauvaise surprise…
Quant à la forêt d’Ardenne, je l’ajoute à mes recherches à programmer cette année.
Année que je vous souhaite la meilleure possible avec sérénité et liberté retrouvées !
Françoise
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J’ai adoré Henry Cormeau et sa » Tantine Manette ».
Situer la forêt d’Ardennes ?.
J’opte pour Ardannes ou Ardennes Seiches S Loir.
Voir »Le château d’Ardannes ou d’Ardennes, lieux familiers d’Henry Cormeau.
M@g.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_d%27Ardannes
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Erratum.
Le château d’Ardannes ou d’Ardennes, est situé sur la commune de Corzé,près de Seiches s/Loir.
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